Trait Multiple

 

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Une exposition de dessins contemporains qui décloisonne les genres en mêlant dessin d’art, graphisme, bande dessinée et dessin de presse ne pouvait que nous interpeller. POINT G s’en est allé au Blanc-Mesnil pour assister au vernissage et cuisiner Antonio Gallego et José-Maria Gonzalez, artistes et commissaires d’exposition.

 

Point G : Racontez-nous la genèse de l’exposition Trait multiple.
José-Maria Gonzalez : Antonio et moi, nous voulions raconter une petite histoire du dessin. Nous l’avons fait en deux expositions, Trait d’esprit et Trait multiple, avec 30 invités pour chacune. Le but était de faire se rencontrer des artistes d’horizons divers, dessinateurs, illustrateurs, peintres, auteurs issus du milieu graphzine, et de décloisonner les domaines, sur le même principe que dans notre revue Rouge Gorge.
Antonio Gallego : La première expo montre des dessins conçus comme objets uniques, dont la finalité est d’être exposés. Dans la deuxième, on parle du dessin destiné à être imprimé, avec Frédéric Poincelet pour le graphzine, Michel Bouvet pour l’affiche ou Tignous pour le dessin de presse.
On remarque effectivement dans l’expo un éclectisme certain, on note aussi la présence des grands anciens : Topor, Reiser, Crumb.
AG : Ce sont les auteurs qui nous ont donné envie de dessiner quand on était ados ! Mais nous n’avons pas pu mettre tout le monde, il manque notamment Bazooka et d’autres. Placid, qui est une figure du graphzine, fait partie des invités de Trait multiple non pas tant pour son statut de grand ancien que comme artiste très présent aujourd’hui dans le petit monde du dessin. Il vient de sortir deux gros ouvrages (2006 et 2007 chez l’éditeur l’Association) qui se situent entre le livre d’artiste et le graphzine. C’est une forme hybride, une nouvelle identité présente aujourd’hui dans l’édition, qui peut passer par la photocopie numérique ou l’offset. Depuis 2000, il y a eu plusieurs livres/graphzines marquants comme My Way, Armpit of the Mole ou Frédéric Magazine.
Vous semblez très attachés à montrer ce qui se passe dans le milieu du graphzine…
AG : S’il y a un engouement pour le dessin aujourd’hui, c’est aussi grâce à ces dessinateurs des années 80 et 90 qui ont travaillé dans la marge à travers le graphzine. C’est ce qu’on a voulu montrer avec Trait multiple.
Que s’est-il passé dans les années 80 et 90 ? Qui étaient ces dessinateurs ?
AG : Il y a eu une explosion du dessin, avec des artistes comme Bazooka, Combas et Di Rosa du mouvement de la Figuration libre, Placid et Muzo, Mosner ou Lagautrière, mais aussi avec des revues comme Elles sont de sorties ou Tam-Tam. Les dessinateurs étaient très présents dans la presse, à Télérama par exemple. Puis dans les années 90, il y a eu une sorte de traversée du désert, que j’appellerais plutôt un purgatoire. Le dessin a disparu de la com’, de la presse, de la pub, au profit de la photo.
Et aujourd’hui le dessin est de retour ?
JMG : Oui, depuis 4 ou 5 ans. Même dans la pub. Aujourd’hui pour te vendre un téléphone portable, on va utiliser le dessin.
AG : Dans l’affiche culturelle, de théâtre, de concert, dans la presse, le dessin est de retour. Et nous qui sommes artistes avons bien remarqué qu’il revient aussi dans les galeries. De plus, le salon du dessin, l’année dernière, a été une vraie réussite. Enfin, beaucoup d’étudiants lâchent un peu la photo et la vidéo, se rebellent contre leur enseignement et se mettent à dessiner.
Vous exposez des artistes venant d’horizons différents dans l’intention de décloisonner les disciplines, mais certains feront toujours la distinction entre art, avec un grand A, et dessin.
AG : Crumb dit : Je ne comprends pas, je dessine dans l’objectif de faire des livres, mais leur vente me rapporte moins que celle de mes planches. Cependant je continue de dessiner dans l’objectif d’être publié. Les Crumb, Topor ou Reiser, tôt ou tard, on reconnaît leur statut d’artiste. Et puis la labellisation « art contemporain », c’est un truc inventé par les gros collectionneurs, les institutionnels et la critique. Aujourd’hui, les jeunes auteurs comme Cox, Killofer ou Guillaume Pinard sont entre ces deux champs du dessin et de l’art. Heureusement, ça se transforme, ça bouge, les frontières sont perméables.
Vous semblez avoir un goût pour les artistes qui dérangent !
AG : Oui, mais attention, récupérées par l’art, leurs œuvres peuvent vite ne devenir que des marchandises.
JMG : Plus que le côté dérangeant, c’est l’authenticité que nous aimons et que nous essayons de montrer. L’authenticité, c’est la liberté.
AG : Nous aimons les artistes éditeurs indépendants, ceux qui organisent, ceux qui sont actifs dans le champ plastique. Concernant les artistes qui dérangent, nous préférons les démarches politiques ou conceptuelles à celles qui ont pour seul but de provoquer. Quelle ? œuvre d’art peut bouleverser et interroger la société autant que le dessin de presse ? La preuve avec le scandale des caricatures de Mahomet. Tignous, je le trouve extrêmement percutant, insolant, limite outrageant.
Quand et comment est né Rouge Gorge ?
JMG : Le premier est sorti en 2003. Ça faisait longtemps qu’Antonio, Daniel Guyonnet, un ami cinéaste de film d’animation, et moi voulions éditer nos dessins. On avait une furieuse envie de faire un livre entre le graphzine et le livre d’artiste et d’inviter des gens qu’on aime bien. Puis Antonio et moi avons été en résidence à la Folie Wazemmes de Lille. Là on a pu produire un deuxième Rouge Gorge. Aujourd’hui, le sixième numéro est sorti et il y en aura d’autres car à chaque fois nous invitons 25 à 30 personnes, ce qui nous procure une énergie incroyable.
AG : Je me souviens qu’en 2002, le premier Rouge Gorge, qui n’était pas encore baptisé ainsi, était réalisé sous forme de tracts dessinés qu’on distribuait à la sortie du métro ou d’affiches qu’on collait dans la rue. Ça passait par l’espace urbain. Ensuite, on a trouvé le moyen d’autoproduire le premier numéro. Pour le deuxième, on s’est arrangé pour que la production se fasse par un centre d’art, les numéros 3 et 4 sont autoproduits. En fait quand c’est de l’autoproduction, on est plus proche du graphzine, et quand on est dans la production en offset, on est plus proche du livre d’artiste.
Monter des expos, faire découvrir le travail d’autres artistes, est-ce une forme d’engagement ?
JMG : Peut-être, mais avant tout le moteur reste le plaisir.
AG : Notre engagement est sous-entendu dans Rouge Gorge. Dans le numéro 6, nous avons publié des dessins d’étude pour un monument de Jules Dalou sur les femmes fusillées lors de la Commune de Paris. Ou encore ceux d’un dessinateur chinois, Chen Tong, montrant des talibans enjolivés. Nous ne faisons pas dans l’image gratuite. Nous aimons l’image esthétique, l’image poétique, et nous y glissons un engagement politique.
L’avenir du dessin ? Passera-t-il par internet ?
JMG : Il passe déjà par internet. Frédéric magazine, John magazine ont été initiés sur le net.
AG : Ça dépendra de la volonté des décideurs : directeurs artistiques, iconographes, directeurs des centres d’art et de galeries. L’avenir du dessin comme celui de l’affiche d’auteur dépend beaucoup des institutions qui pourraient faire travailler des graphistes indépendants mais qui font appel à des agences. Et puis on sait que les époques passent très vite, la spécialité de la France c’est le parfum, la mode, l’éphémère.
JMG : Au sujet du renouveau et de la visibilité du dessin, il ne faut pas oublier tout le travail effectué par les librairies-galeries alternatives comme Un Regard moderne, Bimbo Tower, Art Factory ou le Monte-en-l’air.
AG : On peut citer aussi les librairies d’Agnes B, d’Yvon Lambert et du Palais de Tokyo qui ont accepté les graphzines très tôt. Mais le grand précurseur, c’est Un Regard moderne. On y allait dans les années 90, on y trouvait des choses incroyables à 1 euro. Et c’était un grand lieu de rencontre pour les artistes. Ça l’est toujours d’ailleurs.
JMG : C’est tout petit, comme une cuisine et Jacques Noël, le libraire, a encore la place, l’énergie et la volonté de montrer un auteur tous les 15 jours ou 3 semaines. Pendant un moment, Un Regard moderne a nourri notre vision, plus que les galeries qui étaient fermées, sclérosées. Et aujourd’hui, heureusement, ces petites librairies, il y en a de plus en plus à Paris, mais aussi en Europe, de Berlin à Madrid.
Propos recueillis par Laurent Assuid. Article paru dans le web magazine Point G.
Illustration © Daniel Guyonnet

Publié le lundi 28 avril 2008

Voir la visite de l’exposition en vidéo (par pointgmagazine)

 

Vidéo 3 questions à Michel Bouvet, Placid, Frédéric Poincelet et Tignous

www.pointgmagazine.fr

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