L’esprit de l’utopie au prisme des lames Gillette
King est l’avant-dernière pièce de théâtre de Michel Vinaver écrite en 1999 [...] Cette pièce raconte l’histoire vraie d’un des premiers self-made men étasunien, King C. Gillette, l’inventeur de la lame jetable qui a fini ruiné lors du krach boursier de 1929. Quatre ans avant son invention qui allait lui permettre de se hisser à la tête d’un immense empire financier marqué par l’utilisation de techniques commerciales pour l’époque originale (usage intensif de la publicité, sponsoring de rassemblements sportifs populaires, etc.), Gillette, autant inspiré par les utopies fouriéristes, les idées du philosophe utilitariste Jeremy Bentham, ainsi que par les aventures de Robert Owen au milieu du XIXe siècle, a écrit plusieurs ouvrages, entre autres Le Courant humain et La Société du peuple, qui tentent d’élaborer l’utopie d’une société ayant réalisé l’égalité matérielle, dont les échanges s’effectueraient sans argent, et qui aurait aboli la concurrence capitalistique via la création d’une entreprise unique, la bien nommée United. Autour de cette usine-monde s’établirait une ville-monde construite au bord des chutes du Niagara pour en fournir l’énergie, et dans laquelle on ne travaillerait que cinq ans seulement (entre 25 et 30 ans), le reste étant dévolu à la libre activité.
Cette mise en question et en équation du capitalisme, de l’utopie et du totalitarisme repose sur des principes dramaturgiques modernes qui ont réussi à se substituer à la boîte à outil habituelle propre au didactisme brechtien. Le privilège est ici accordé, comme souvent chez Vinaver (par exemple dans La Demande d’emploi en 1973), à la fragmentation d’un texte dénué de ponctuation et qui ainsi autorise une marge de manœuvre créatrice pour celui qui veut le mettre en scène : à charge pour ce dernier d’inventer avec ses acteurs les rythmes appropriés pour rendre expressif un texte reposant aussi par ailleurs sur les principes de la déconstruction chronologique, de la sérialité et de la répétitivité, comme enfin sur l’usage de citations d’extraits des ouvrages mêmes de Gillette. Est ainsi rendue perceptible dans le particulier des mots de Gillette l’universalité, non-réductible à la seule personne du protagoniste, et relative au problème que pose encore aujourd’hui l’avenir du capitalisme.
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Fait biographique fondamental, Michel Vinaver a travaillé pendant 26 ans en tant que directeur de l’entreprise Gillette Europe, et c’est pendant cette carrière professionnelle qu’il a commencé à se lancer dans l’écriture théâtrale [...]. Cette double casquette de Vinaver, à la fois relais du capitalisme et dramaturge passionné à rendre manifeste les aliénations sociales et individuelles produites par un tel système économique, converge vers la figure même de Gillette, à la fois patron à la tête d’une immense fortune et utopiste qui rêve à l’abolition de la concurrence et la fin du capitalisme. La schizophrénie est aussi ce qui justifie le morcellement d’un personnage qui, sur scène, est incarné par trois acteurs différents interprétant à trois âges différents le même personnage ainsi que les personnes qu’il a pu fréquenter à ce moment-là. [...]
Les trois acteurs, capables de combiner gestuelle sophistiquée et densité textuelle à réciter, sont formidables : Philippe Durand interprétant King jeune fait preuve d’un mordant manifestant l’agressivité conquérante du personnage ; Bruno Pesenti jouant King mûr interprète une partition plus grise et fonctionnelle, comme le monde administré rêvé de Gillette ; enfin Philippe Mercier interprétant King âgé figure très bien une vieillesse qui ici n’est pas synonyme de gâtisme acariâtre mais, bien au contraire, c’est une énergie intacte qui demeure malgré les ans préservée, seulement affectée d’une mélancolie qui appartient à ceux qui n’ont jamais pu accomplir les choses dont ils avaient rêvé.
Cette interprétation au cube (les trois acteurs ne sortent jamais de la scène quand l’un d’entre eux prend la parole) permet de rendre compte, au croisement d’une esthétique simultanéiste et perspectiviste, d’une « discordance des temps » (Ernst Bloch) à laquelle répond une « solitude peuplée » (comme l’écrivait Gilles Deleuze au sujet de Jean-Luc Godard). Solitude hachurée à coups de rasoir par les contradictions historiques d’une époque schizophrène dont nous ne sommes toujours pas sortis, et au cœur de laquelle l’esprit de l’utopie veille et vacille dialectiquement entre réalisation effective (le capitalisme), projet le plus juste pour demain (le socialisme), et renversement négatif toujours possible du possible utopique (le totalitarisme). Comment dire qu’il n’y a pas plus actuel que ce dont traite puissamment King ?
Saad Chakali
(télécharger le texte dans son intégralité)
8 avril 2009 à 5:51
Merci pour cette invitation à la réflexion. Encore bravo à la mise en scène d’Arnaud Meunier qui nous donne les outils pour réfléchir. A bientôt.
26 mai 2009 à 9:25
Merci M. Chakali pour ce texte, toujours très bien écrit ! toujours enrichissant.
Merci.