Sept questions à Alain Badiou
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Le texte qui suit a été envoyé par Saad Chakali, employé à la médiathèque Édouard Glissant, et concerne l’Atelier du Forum du 12 novembre animé par Alain Badiou, autour de son livre De quoi Sarkozy est-il le nom ? Il s’agit d’une série de questions au philosophe.
Sept questions à Alain Badiou
1/ L’œuvre philosophique que vous déployez depuis plus de quarante ans maintenant semble vissée autour d’un concept nucléaire d’autant plus capital que sa portée politique jouit de la plus urgente actualité. Ce concept fondamental est celui d’événement, sorte de soleil de votre ontologie. C’est par le biais d’une pensée de l’événement comme ce qui supplémente l’être (« l’événement est le hors-la-loi des situations » comme vous l’écrivez dans L’Ethique. Essai sur la conscience du mal) que vous avez été par exemple capable de disjoindre philosophiquement le communisme comme mouvement pratique et égalitaire des subjectivités hors des diverses projections étatiques qui en ont trahi la vérité ontologique. De l’opuscule D’un désastre obscur à la dernière livraison des Circonstances, c’est dites-vous le communisme en tant qu’il est un vide qui nous manque face aux assauts massifs du capital – cet excès de travail mort qui écrase le travail vivant – et que ne sauraient jamais combler ni les partis qui s’en réclament figés par le dispositif parlementaire consensuel (relire concernant ce dispositif vos analyses lucides sur les faux duels électoraux entre Chirac et Le Pen dans Circonstances 1 et Sarkozy et Royal dans Circonstances 4) ni les états qui en usurpent le nom sans avoir rompu avec ces formes répressives que sont la structure bureaucratique policière et les oligarchies capitalistes. La politique commencerait donc avec la désétatisation de la vérité communiste identifiée à la vérité démocratique tel que Mai 68 en fut une expression privilégiée : pourriez-vous développer ce point et nous expliquer à cette aune les rapports entre votre engagement communiste sous les couleurs maoïstes pendant les années 60-70 et celui avec l’Organisation Politique aujourd’hui ?
2/ L’extrême densité philosophique de votre pensée se conjugue avec une extrême variété de formes, en rapport avec une ontologie des multiples que vous défendez. J’en veux pour preuve votre rapport vivant et affirmatif aux œuvres d’art (et notamment celles qui ont eu au 20ème siècle la « passion du réel » pour vous citer, comme nous pourrions évoquer la revue L’Art du cinéma que vous avez créée, ainsi que vos propres œuvres romanesques et théâtrales – à quand d’ailleurs un nouvel épisode de Ahmed ?) Je pense aussi aux sept poètes (Hölderlin, Rimbaud, Mallarmé, Trakl, Pessoa, Mandelstam, Celan) qui figurent dans votre panthéon personnel présent dans Manifeste pour la philosophie ; en revanche je vous trouve bien dur avec René Char (peut-être à cause de sa trop grande proximité avec la philosophie heideggerienne) et considère comme étrange le fait que n’y figure pas Charles Baudelaire, le grand poète des débuts du capitalisme industriel. Je songe également bien sûr au théâtre de Samuel Beckett qui a été pour vous un événement comme ailleurs le communisme l’aura été aussi, et que vous arrachez du régime des opinions relatives à son apparent « désespoir », à son « pessimisme » censément « nihiliste », à ses supposés penchants pour la « déréliction », le « dérisoire » ou « l’absurde ». Alors que son courage d’artiste, dites-vous, aura été d’affirmer l’« increvable désir de penser », ce « dur désir de durer » dont lui-même a parlé. Beckett aura été pour vous un événement, c’est-à-dire une rencontre obligeant le sujet à persévérer fidèlement dans la vérité qu’elle induit, comme il existe des rencontres amoureuses qui font événement sur lesquelles d’ailleurs vous insistez à juste raison dans votre étude du geste théâtral beckettien. « La rencontre fait surgir le Deux, elle fracture l’enfermement solipsiste » en nous arrachant de la loi de l’Un écrivez-vous : comment être en désaccord avec ce postulat qui résonne d’ailleurs avec la célèbre maxime dialectique maoïste « Un se divise en deux » ? Pourtant vous semblez subordonner le Deux au couple structural du masculin et du féminin, à la « valence différentielle des sexes » comme le dit autrement l’anthropologue structuraliste Françoise Héritier. La question que je vous pose est de savoir si vous reconnaissez la réalité de l’amour vécu par de nombreux couples gays et lesbiens qui se contrefichent d’une telle « valence différentielle », et en cela conséquemment revenir sur cette conception hétérosexuée normative du Deux sortie du ventre de la métaphysique occidentale depuis Platon jusqu’à Lacan.
3/ Votre geste philosophique consiste aussi à poser les termes d’une confrontation avec des pensées qui ne relèvent ni de l’art ni de la philosophie. Prenons votre Saint-Paul. La fondation de l’universalisme, et considérons votre démonstration qui vise, sans rien renier de votre athéisme ou de votre « dialectique matérialiste », à faire de cette « figure subjective de première importance » le promoteur d’un discours militant ayant produit une pensée universaliste qui, extirpée de tout type d’emprise communautaire, est « indifférente aux différences » comme vous le dites en référence implicite à Mao dans L’Ethique. Essai sur la conscience du mal. Autrement dit aveugle aux identités réifiantes et particularisantes. L’universel, qui a pour nom paulinien celui d’amour, est la production d’une « exception permanente » réalisant des sujets singuliers et égaux. C’est ainsi que cette pensée de l’universel, à laquelle vous subordonnez d’ailleurs votre amour platonicien des mathématiques comme procédure générique des multiples purs, vous a permis logiquement de battre en brèche tous les délires culturalistes, républicanistes, pseudo féministes, voire racistes au sujet des musulmanes portant foulard, délires suscitant l’inutile, improductive et fallacieuse division des prolétaires. Ces délires entrent d’ailleurs en résonance avec la surenchère actuelle autour de termes consensuels telle la diversité, chère notamment aux partisans d’une nouvelle éthique enchantée du capitalisme. Ce constat me pousse à vous poser la question de savoir si selon vous une pensée de la différence, véhiculée par toutes les écoles de pensée nietzschéenne ou structuraliste, est définitivement rédhibitoire. Et si cela est le cas comme je crois l’avoir compris après avoir lui notamment L’Ethique. Essai sur la conscience du mal, comment distinguez-vous votre pensée du Deux (peut-être basée sur la complémentarité que je qualifiais tout à l’heure de structuralement hétérosexuée entre le masculin et le féminin) et un discours différentialiste auquel votre universalisme vous rend justement indifférent ?
4/ Le mouvement philosophique de votre pensée s’est également attaché à se confronter avec d’autres philosophies majeures, je pense en particulier ici à celle de Gilles Deleuze qui d’ailleurs insistait de son côté sur la valeur conceptuellement heuristique de différence. Je profite ici de l’occasion pour vous dire que le livre que vous avez consacré à ce dernier, Deleuze. « La clameur de l’être » m’émeut beaucoup car il est comme nimbé des affects singuliers relatifs au « non-rapport » que vous avez entretenu avec le philosophe jusqu’à son suicide, cette « amitié conflictuelle qui, en un certain sens, n’a pas eu lieu ». Ce livre, au-delà de l’intérêt à montrer en quoi vos ontologies respectives peuvent en certains endroits concorder (sur la question des multiplicités) et en d’autres entrer en discordance, a été aussi sévèrement critiqué, notamment dernièrement par François Dosse dans sa biographie croisée de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Le paradoxe de votre approche de la pensée deleuzienne réside peut-être en ceci que vous critiquez l’anti-platonisme deleuzien au nom de votre fidélité à Platon. Pourtant la pensée deleuzienne subordonne l’ontologie des multiplicités à une métaphysique de l’un, à « l’histoire an-historique de l’Un-pensée » comme vous l’écrivez, quand de votre côté vous militez pour une ontologie situationnelle des « singularités multiples » pour laquelle « l’Un n’est pas. Le multiple « sans un » – tout multiple n’étant jamais à son tour que multiple de multiples – est la loi de l’être » (in L’Ethique, opus cité). Question naïve : comment être platonicien sans vouloir « mener à une essence unique ce qui est disséminé à une foule d’endroits » (dixit Platon dans Phèdre) ? Et question subsidiaire : comment être platonicien tout en affirmant, contre le « matérialisme démocratique » que vous critiquez dans Logiques des mondes, la vérité égalitaire communiste alors que, Jacques Rancière l’a encore rappelé récemment, Platon nourrissait une vigoureuse « haine de la démocratie » et de sa pente anarchisante ?
5/ Votre ouvrage philosophique à caractère politique selon moi le plus stimulant, qui m’est plus utile à titre personnel que les deux volumes même si nécessaires mais par trop imposants et monumentaux que sont L’Etre et l’événement 1 et 2 (Logiques des mondes), est L’Ethique. Essai sur la conscience du mal. Je considère que vous avez fourni là la meilleure critique actuelle tant de l’inflation du concept d’éthique baigné dans le marigot libéral que de l’humanitarisme consensuel issu de la pensée dominante et « occidentalo-centrée » des Droits de l’homme pour laquelle il n’est d’individu qu’envisagé sous l’angle apolitique et régressif de l’animal humain souffrant passivement de maux jamais appréhendés à la lumière des impérialismes militaires et autres formes de néocolonialismes économiques qui rendent les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Les aventuriers malheureux de l’Arche de Zoé, voire les Enfants de Don quichotte figurent d’ailleurs parmi les derniers avatars du symptôme humanitaire en sa morale condescendante, charitable, pour ne pas dire raciste. Rien de pire qu’une morale préoccupée abstraitement et compulsivement par le Mal et reléguant ainsi toute politique d’émancipation sociale du côté de la prophétie catastrophiste. Alors que ce qu’il s’agit de défendre est une éthique des vérités rattachées à des situations concrètes (ici on pense à l’« analyse concrète des situations concrètes » chère à Lénine). Une pensée non de l’animal humain souffrant dans sa chair face au regard compatissant et narcissique de ceux qui ne voient que de l’Autre, mais bel et bien une pensée affirmative de la possibilité de l’impossible excédant les situations. Soit une pensée de l’événement qui, tel le communisme, est dotée de cette force incalculable trouant le lit des savoirs dominants et des opinions communes afin d’obliger à redéfinir de manière critique l’existant (« le partage du sensible » comme le dirait Jacques Rancière). « Passer de l’impuissance à l’impossible » dites-vous en citant Jacques Lacan, et faire de l’animal humain un « Immortel », un « sujet de vérité » dont le seul impératif catégorique est de devoir continuer à produire des vérités. Pourriez-vous développer ces quelques points comme en même temps distinguer votre éthique des situations du « droit-de-l’hommisme » tel qu’il est moqué par ces figures du ressentiment nationaliste que sont Finkielkraut et Sarkozy ?
6/ Vous avez été lourdement critiqué, notamment par Eric Marty, au moment de la sortie de Circonstances 3 attaché à réfléchir aux « portées du mot juif ». Il est vrai que le texte de Cécile Winter qui conclut votre livre, parlant du signifiant « juif » comme d’un « signifiant-maître des nouveaux aryens », peut prêter à confusion et nourrir toutes les polémiques. Ce qui n’a pas manqué. Il me semble que vos critiques portent justement sur l’utilisation idéologiquement marquée par une certaine classe intellectuelle, médiatique et politique, française comme étrangère, d’un « prédicat communautaire » dans le sens d’une « sacralisation victimaire » et transcendantale dites-vous, qu’exemplifie l’introduction du nom biblique et théologique de « Shoah » par le film de Claude Lanzmann, et qui surtout empêche de reconnaître et considérer comme légitime l’avènement de l’autonomie territoriale et politique du peuple palestinien éparpillé et martyrisé par 60 années d’un colonialisme israélien ininterrompu malgré plusieurs dizaines de résolutions votées à l’ONU qui ont condamnées cette politique différentialiste, raciste et partant anti-universaliste. Aucun antisémitisme ici, pas plus d’ailleurs comme vous le prouvez dans le discours paulinien dont nous avons déjà parlé. Puisque Juifs et Arabes, comme Palestiniens et Israéliens sont les nominations multiples d’une seule vérité ontologique à laquelle, comme vous le requérez, il faut savoir rester fidèle, et cette vérité est qu’il n’y a outre ses infinies différences particulières qu’un seul et même monde peuplé universellement d’individus égaux. Par-delà toutes les divisions ethnicistes et nationalistes, c’est la force universaliste du postulat : « qui est ici est d’ici ». Etes-vous d’accord avec ma lecture des thèses que vous défendez ? Et partagez-vous le projet que défendait l’intellectuel palestinien Edward Saïd d’un état binational israélo-palestinien, à l’instar de l’utopie binationale franco-allemande dont vous avez parlée dans Circonstances 1 ?
7/ Un autre livre qui est également nourri de votre subjectivité affectée et qui est aussi très touchant est votre Petit panthéon portatif publié cette année aux éditions La Fabrique. Cet ouvrage se propose comme le recueil de textes écrits et lus par vous pour saluer et célébrer la mémoire de vos pairs en philosophie alors disparus (qu’il s’agisse de Jean-Paul Sartre et de Louis Althusser, de Michel Foucault et de Gilles Deleuze, de Jean Borreil et Jean-François Lyotard entre autres). L’intelligence de ce fulgurant ouvrage réside en ceci qu’il vous permet de mener brillamment trois opérations spécifiques et complémentaires en même temps : d’abord exposer de manière concentrée la singularité du geste philosophique du penseur que vous saluez, ensuite distinguer votre geste de celui que vous considérez, enfin et surtout montrer en quoi le geste de l’un peut résonner et toucher celui de l’autre. C’est pourquoi, de mon point de vue, votre texte consacré à Jacques Derrida est si émouvant, ce philosophe a priori si éloigné de vos préoccupations philosophiques et politiques et pourtant dont vous arrivez à montrer en quoi il est un point irréductible sur lequel vous vous retrouvez puissamment. Votre analyse de l’infini glissement herméneutique propre au geste du déconstructeur derridien vous permet de déboucher sur la vérité de ce geste que vous nommez de façon derridienne d’ailleurs l’« inexistance », c’est-à-dire le point le plus faible et pourtant le moins épuisable qui ressemble à la caresse amoureuse, ce point qui est une touche attisant l’interprète lancé dans l’infinie et hétérogène lecture du texte et ainsi faisant fuir la langue. Cette inexistance est aussi ce point de contact à partir duquel vous extrayez la vérité générique du sujet en lutte contre les forces étatiques et économiques qui l’écrasent. Ce sujet que chante l’Internationale communiste (« Nous ne sommes rien. Soyons tout ! ») doit reconnaître l’obligation qui lui est faite, s’il ne veut pas demeurer un animal humain perdu dans le vaste monde immonde, de passer de l’impuissance à l’impossible (pour reprendre votre formule lacanienne), à savoir ici de passer de l’inexistence étatique et capitaliste à l’existence démocratique et communiste. La vérité communiste comme une caresse en somme…