Le travail aliène-t-il ou libère-t-il le genre humain ?

Retour sur l’atelier du mercredi 13 janvier, autour de la thématique du travail, par Saad Chakali.

Les Ateliers du Forum du Blanc-Mesnil ont organisé leur dernière session consacrée au thème du travail, avec pour intervenant Yves Clot, professeur titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). Le travail est-il cette activité primordiale à partir de laquelle le genre humain se constitue comme tel, en œuvrant dans la matière pour y ouvrir un monde répondant à ses désirs ? Ou bien, le travail représente-t-il une forme d’aliénation des individus dominés par les forces sociales de l’Etat et du capital ? Faudrait-il d’abord émanciper le travail du capital pour ensuite s’émanciper du travail ? Ou bien, faut-il s’appuyer sur les extraordinaires gains de productivité résultant de l’appropriation capitaliste du travail pour imaginer une société libérée de la servitude laborieuse ?

1/ Le (temps de) travail partagé

Yves Clot insiste à plusieurs reprises dans ses contributions à des ouvrages collectifs (par exemple Travailler plus, travailler moins, travailler autrement, éd. PUR, 2007, 291 p.) sur la nécessité de diminuer le temps de travail. Nous connaissons les résistances politiques et patronales contre une diminution du temps de travail. Or, l’élément systématiquement oublié dans les discours dominants concerne la question cruciale de la productivité. Un salarié moyen de 2010 est au moins deux fois plus productif qu’un salarié occupé à des tâches semblables il y a 40 ans. D’autre part, et depuis un siècle et demi, le temps de travail annuel a été divisé par deux. D’après les calculs de André Gorz, la productivité augmentant plus vite que le PIB (3 à 4 % pour l’une, 1 à 2 % pour l’autre avant la crise de 2007), le temps de travail devrait logiquement diminuer de 2 % par an. On est loin du compte, à moins de considérer qu’il existe deux formes de baisse du temps de travail. A la baisse du temps de travail de tous les salariés permettant le partage égalitaire du travail qui, sous la forme d’emplois disponibles, ne cesse pas de décroître en raison même de l’augmentation de la productivité, s’oppose l’inégal partage du travail prôné par les politiques libérales de l’emploi, et dont résultent le chômage et le sous-emploi pour plus de cinq millions d’actifs d’un côté, et l’intensification du travail de l’autre pour ceux qui ont encore la « chance » d’en avoir un.

2/ Le travailleur subordonné

Alain Supiot dans sa Critique du droit du travail (éd. PUF, 1994, 280 p.), l’inspecteur du travail Gérard Filoche, ainsi que les économistes Bernard Friot et Frédéric Lordon ne cessent pas de nous le rappeler : le salarié est un travailleur subordonné (dixit le Code du travail) qui aliène sa puissance d’agir au profit de la volonté patronale. La domination économique du travail par le capital se matérialise toujours déjà par la subordination du salarié à son employeur. Cette aliénation juridiquement déterminée par le rapport salarial est la négation pure et simple de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. C’est bien pourquoi le droit du travail est un enjeu de luttes, comme on l’a vu ces derniers temps avec la recodification (dans le sens de la moindre lisibilité) du Code du travail en mai 2008. Etre radicalement démocrate n’induirait-il pas de rompre avec la logique de la subordination, et d’exiger le contrôle de l’appareil de production par les individus chargés de le faire fonctionner ? Ne serait-ce pas en fin de compte le remplacement de l’appropriation lucrative par la propriété sociale ? Et, de fait, la fin du travail comme marchandise ?

3/ Objectivité du travail aliéné et vérité subjective de son caractère créateur

Dans ses Méditations pascaliennes (éd. Seuil, 1997, 391 p.), Pierre Bourdieu évoque la « double vérité du travail », à la fois vérité objective du rapport de subordination salariale et vérité subjective des individus qui jouissent de marges de manœuvre et de liberté conquises dans la relation de domination subie. Perdre son travail vaut alors autant comme perte d’un revenu régulier, que comme « perte de soi » (pour parler comme la sociologue Danièle Linhart). Autrement dit, il s’agit d’une perte de repères symboliques au sein d’une société capitaliste qui offre aux actifs employés des formes symboliques de valorisation et des supports de légitimation de soi. « Travailler pour être heureux ? » ont demandé les sociologues Christian Baudelot et Michel Gollac (éd. Fayard, 2003, 351 p.), pendant que l’ouvrage collectif coordonné par Danièle Linhart, Pourquoi travaillons-nous ? Une approche de la subjectivité au travail (éd. Erès, 2008, 331 p.), fait remarquer paradoxalement les formes de résistance subjective des salariés comme leur captation par les nouvelles formes de management. Ce serait alors réduire le caractère anthropologique et psychologique du travail que de le réduire à une pensée économiciste qui identifie la centralité du travail comme facteur de production des richesses seulement matérielles et monétaires. Yves Clot nous appelle alors intelligemment à distinguer le travail (comme nécessité anthropologique et psychologique de l’humain se produisant lui-même) de l’emploi (comme poste de travail encadré juridiquement par le contrat salarial). Cette distinction permet ainsi de rendre manifeste les écarts structuraux par le biais desquels se faufile l’utopie nécessaire (mais encore trop volatile aujourd’hui) de la désaliénation de la sphère du travail réifié par l’obligation de rentabilité.

Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire. Tel est le sous-titre de l’ouvrage du sociologue Jean-Pierre Durand intitulé La Chaîne invisible (éd. Seuil, 2004, 391 p.). Et telle est la situation actuelle du monde du travail. Travailler moins pour travailler tous, et travailler autrement pour travailler mieux : voilà un programme ambitieux qui, s’il veut être appliqué, induira l’engagement citoyen et politique du plus grand nombre.

Saad Chakali

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